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Article paru dans « UNE AUTRE CHANSON ». Mai(s) l'accordéon
----N° 54, mai-juin 1995
Mon premier à cinq ans Mes parents m'ont raconté que dès le premier éveil à la vie j'ai été charmé par le son de cette boite à boutons que je reconnaissais sans peine à la TSF. A l'époque, elle y était présente chaque jour! Le dimanche, on ne manquait jamais d'aller regarder quelque musicien de rue la caresser tendrement sur les boulevards. Quand la musique plaintive de ses lames me tombait dans l'oreille, m'enserrant dans ses rets sonores et vrillant la nostalgie dans les neurones de mon cerveau, toute ma sensibilité d'enfant se mettait à vibrer, mes yeux s'arrondissaient de bonheur, mon âme se mettait à fondre et on devait m'arracher à ma fascination dans un torrent de larmes. Le père Freud pourrait vous en dire long comme ça à mon sujet! Bon. A cinq ans, donc, ce n'est pas un train électrique ni un Meccano qu'on offrira au gamin, mais un accordéon! Avec le mode d'emploi … sous la forme d'un professeur que j'irai voir chaque semaine, le jeudi. Et j'y ai joué à ce jeu! Plus intensément qu'au train électrique, plus passionnément qu'au Meccano (que j'aurai tout de même un peu plus tard). Sans compter mon temps ni ma peine. Tiens! Au moins aussi fort que les gosses de maintenant, hallucinés sur leurs jeux électroniques… C'était une véritable obsession, une pulsion impérieuse que je courrais assouvir sitôt l'école terminée. C'est comme ça que j'ai commencé cette liaison sans faille. Sans faille? Ah, pardon! Comme dans toute passion amoureuse, la faille qui cimente les unions s'est bel et bien produite. Vers mes dix sept ans. Depuis une douzaine d'années que j'apprenais l'accordéon et presque autant que je m'étourdissais des bravos de la scène (mon professeur m'avait fait monter sur les "planches" dès l'âge de sept ans), je n'avais joué que du musette dans tous les bals de la banlieue est de Paris. Alors, vous pensez bien! A dix sept ans! Quand Sidney Bechet bousculait Vershuren sur les grandes ondes! Quand Elvis Presley supplantait Aimable sur les touches des juke-boxes! Quand les filles des surboums n'acceptaient de danser que sur Only you! L'accordéon, ça ne faisait pas sérieux! J'appris le sax ténor. La brouille dura dix ans, et puis je me raccommodais avec ma vieille maîtresse. On est toujours ensemble… J'ai redécouvert le chemin de son corps que ma mémoire n'avait pas oublié. J'ai retrouvé les senteurs familières, en haut du clavier, là où se pose le menton lorsque le regard se fait vague et qu'on est parti très loin. J'ai éprouvé le tremblement dans la poitrine au contact de ce vaisseau vibrant du plaisir de mes doigts. Je l'ai senti peser à nouveau sur mes épaules, m'étreindre de toute la force de ses bretelles pour s'abandonner à ma volonté. Alors j'ai pu jouer de la cambrure de son soufflet et le rendre tantôt joyeux, tendre ou agressif. Ah! Je l'aime cette mécanique, à travers les divers instruments que j'ai possédés successivement. Je l'aime d'amour. De ce même amour que j'imagine devoir exister entre chaque artisan et son outil: gouge, faux ou marteau, prolongement de son corps, de son âme. Pourtant, au temps du saxo, j'avais aussi follement aimé cette passade. Un lien étroit nous unissant dans une même mélodie, naissant au fond de mon corps, dans un souffle que modelaient mes lèvres sur celles de l'instrument dans le fuselage de celui-ci. J'y pense parfois avec mélancolie, mais je ne dois être que l'homme d'un seul amour. Et puis je crois qu'on ne peut jouer vraiment bien, vraiment à fond que d'un seul instrument de musique à la fois. Enfin, moi, en tous cas! Mais quel plaisir de pouvoir exécuter sans forcer, sans même réfléchir, n'importe quel air qui vous passe par la tête. Peut-on imaginer, quand on n'est pas musicien qu'il suffit de poser ses doigts sur les touches afin de pouvoir dire ce qu'on ne saurait exprimer par des mots, ce qu'on ne pourrait concevoir autrement et qui s'écrit, là, en notes éphémères aussitôt emportées par le vent? Eh, ho! Pépère! Ca ne vient pas tout cuit sur un plateau. C'est du boulot tout ça! La bosse, sur mon poignet gauche, là où frotte la bretelle du soufflet vous le dira mieux que moi: travail incessant, journalier, sans cesse à recommencer. Le bon dieu, ou un autre, il l'a bien dit, ou à peu près: "Tu gagneras ton plaisir à la sueur de ton front". Moi c'est plutôt entre les omoplates que ça coule, mais c'est de la bonne transpiration. Et quand j'ai réussi à vaincre, après des heures d'efforts, un trait difficile à jouer, quand je le restitue en concert et que ça paraît facile à tout le monde, alors là, non, je ne regrette pas. Les joies du "savoir-faire", la sensualité du "pouvoir le faire" vous paient de tout, largement, avec intérêts. Eh oui! Je l'aime cette maîtresse exigeante. Et pourtant je ne la ménage pas! Je veux pouvoir l'empoigne à tout instant pour une caresse ou pour un rut fougueux. Et c'est en vrac que traînent aux quatre coins de ma salle de musique les accordéons prêts à s'offrir à ces étreintes passionnées. Enfin quoi: ces maniaques qui rangent soigneusement l'instrument dans son étui quand ils ont fini de jouer, non sans l'avoir brossé, essuyé, astiqué bien proprement, ils me font marrer! Peuvent-ils vraiment l'aimer, eux qui ne voient en lui qu'un capital à ménager pour ne pas le déprécier? Moi, ce n'est pas mon truc! Moi j'aime à retrouver dans les plis de son soufflet les poils arrachés à ma barbe et les confettis du dernier réveillon. J'aime cette patine qui ternit le brillant de son corps, témoin des interminables nuits de plaisirs dans l'atmosphère enfumée des bistrots. J'aime ses fards éteints de vieille prostituée qui aurait donné sans rechigner en oubliant tout. Alors le chiffon à poussière, la brosse à reluire… Et puis, à mon âge, j'aurais l'air de quoi avec une maîtresse trop belle, trop jeune et trop bien astiquée aux creux de mes bras? D'un vieux cochon? Merci! On en raconte assez comme ça à mon sujet! Maurice le Gaulois |